Partout, on lit que la Wallonie tapisse son territoire de radars. On dit qu’elle aussi s’est convertie à la tolérance zéro et qu’elle rattrape son retard sur la Flandre en matière de contrôles routiers. Car, depuis plusieurs mois, les autorités multiplient les appareils et communiquent avec fermeté. Sauf qu’un rapport de la Cour des comptes raconte l'inverse. Pour être en infraction, il ne suffit pas de dépasser la vitesse affichée : la loi ajoute une marge d'erreur technique de 6 km/h. Ce seuil franchi, on est en tort, sans discussion. Or, à peine 2 % des véhicules le dépassaient en 2024. Une minorité et pour laquelle il ne s’est curieusement rien passé...
Combien ont été sanctionnés ? En fait, presque personne. Et c’est bien là le problème. En effet, les tests menés par la Cour des comptes montrent que pour les radars fixes, 91 % des données de ces véhicules n'ont jamais été transmises au Centre régional de traitement de la police fédérale, l'organe qui lance la procédure. Pour les radars tronçons qui mesurent la vitesse moyenne entre deux points, ce taux tombe à 7 %. Tout dépend de l'appareil : capté par un fixe, l'excès a treize fois plus de chances de rester lettre morte.
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Un test de 240 millions
Comment est-ce possible ? Pour retracer le dossier, il faut savoir que la Cour des comptes a obtenu avec l'accord de la Justice, l'accès au logiciel de gestion d'un des quatre fournisseurs de la Région qui couvrait 222 radars fixes et 21 tronçons actifs en 2024. Ce n'est donc pas un sondage, mais une vue directe sur un volume conséquent de 240 millions de détections pour les fixes et 19 millions pour les tronçons.
Mais pourquoi pareille différence ? Le rapport avance une explication : le quota. En effet, chaque parquet fixe un nombre maximal de procès-verbaux à ne pas dépasser sur une période, faute de pouvoir en traiter davantage. Une fois le plafond atteint, la police coupe les radars ou garde les fichiers dans un tiroir. Le radar a donc fait son travail, le cliché ne partira nulle part.
Ce constat tout à fait surprenant ne repose pas sur une source unique. Le SPW (Service Public de Wallonie) a mené sa propre vérification sur l'ensemble du réseau wallon hors autoroutes et tous appareils confondus. Sur ces routes, l'administration a recensé 5,7 millions de dépassements au-delà de la marge technique, soit autant d'infractions caractérisées. Mais seulement 420.000 dossiers ont été transmis à la police fédérale. Ce qui signifie donc que les 94,7 % restants sont restés dans les tiroirs. Incroyable !
Quatre acteurs, mais pas de pilote
Mais il y a une autre lacune pointée par la Cour des comptes : celle de l'information. Une fois que le radar a flashé, l’information quitte le giron régional pour remonter au centre de traitement de la police fédérale (CRT) qui les transmet le cas échéant au parquet. À aucune étape la Wallonie n'a de droit de regard, car le fournisseur de radars qu'elle rémunère pourtant. La Wallonie paie donc des radars, mais elle ne sait pas ce qui en est fait par la suite.
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La Cour n'entrevoit qu'un seul levier pour sortir de cette situation ubuesque : la Wallonie devrait obtenir du fédéral l'accès aux fichiers des radars. Cela ne ferait pas tomber une amende de plus, car la sanction ne dépendra jamais de la Wallonie, mais celle-ci saurait enfin quels radars servent à quelque chose. De la sorte, on pourrait au moins mieux piloter les dépenses.
On paie pour l'épouvantail
Le rapport chiffre enfin ce que la répression coûte. Entre 2019 et 2024, l'État fédéral a rétrocédé à la Wallonie près de 430 millions d'euros d'amendes routières. Mais la Région n'en a fait transiter que 59 par son fonds des infractions, soit 14 %, dont une fraction seulement finance vraiment la sécurité routière. Les radars, eux, ont coûté 50,88 millions en fournitures et entretien sur cinq ans, dont 21,4 pour les seuls lidars. La réalité est là : des dizaines de millions sont dépensés pour un dispositif dont l'immense majorité des infractions ne produit aucune suite.
Pour le ministre wallon de la Sécurité routière, François Desquesnes (Les Engagés), le problème n'est pas la transmission, mais la capacité de traitement. Il parle de goulot d'étranglement. Sa solution serait alors de dépénaliser les petits excès de vitesse pour que l'administration wallonne les sanctionne elle-même, comprenez par le biais d’amendes administratives, comme en Flandre. Mais ce ne sera pas pour tout de suite. Fin juin, le cabinet de François Dequesnes nous indiquait essayer de faire passer un décret cette année, tout en avouant qu’il fallait encore construire un système informatique, ce qui laisse avec la perspective d’atterrir en 2028, mais pas avant. Bref, la Wallonie a bâti une politique d'équipement, mais il lui manque une politique tout court.
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