L'essence 95 a franchi la barre symbolique des 2 euros/l en Belgique. De l'autre côté de la frontière, la France autorise l’éthanol E85, un carburant qui s'affiche à 0,80 euro/l à la pompe. L'E85 ? C’est ce qu’on appelle aussi du superéthanol et c’est un carburant composé à 85 % d'éthanol (un alcool produit à partir de végétaux comme le blé, la betterave ou le maïs) et à 15 % d'essence classique. Il s'utilise dans un moteur à essence moyennant une adaptation du véhicule.
D’ailleurs, de plus en plus de Belges frontaliers ont sauté le pas : après avoir équipé leur voiture d'un boîtier de conversion (entre 500 et 1.000 euros), ils passent la frontière pour faire le plein. Car si l'E85 est interdit à la vente en Belgique, rien n'interdit de l'utiliser. Bien entendu, cette technologie n’a rien de neuf, mais le sujet reprend tout son sens avec les records atteints par les carburants traditionnels. D’autant que, pour la première fois depuis longtemps, la réponse politique semble avoir changé de ton.
Le vent tourne
En 2022, la ministre de l'Énergie Tinne van der Straeten (Groen) fermait clairement la porte à l’E85, jugeant que l'E85 enverrait un mauvais message sur le plan environnemental : trop d'investissements nécessaires et un signal consumériste jugé mauvais avec la trajectoire assumée vers l'électrique.
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Selon des informations publiées par la DH, Jean-Luc Crucke (Les Engagés), ministre fédéral de l'Environnement, se veut plus pragmatique. Il distingue les biocarburants de première génération produits à partir de cultures alimentaires comme le maïs, le blé ou la betterave sucrière et ceux de deuxième génération qui sont issus de résidus agricoles ou de déchets industriels. Ces derniers peuvent, selon son cabinet, « représenter une piste intéressant » dans une logique d'économie circulaire. Crucke exclut cependant l'ouverture de pompes d’E85 sans encadrement. Logique, tous les carburants sont strictement règlementés et taxés. Il en ira de même pour le superéthanol.
L'argument agricole
À 0,80 euro/l : le prix français a de quoi interpeller. Mais il y a une explication et elle est moins environnementale qu'il n'y paraît. La TICPE, la principale taxe sur la consommation des carburants, s'élève en France à seulement 11,83 cents/l pour l'E85, contre 68,29 centimes/l pour le SP95. C’est six fois moins. Car c'est en réalité un soutien direct à une filière agricole nationale : la France est le premier producteur européen de bioéthanol avec plus de 50.000 agriculteurs impliqués et une production quasi exclusivement alimentée par des cultures françaises. Subventionner l'E85, c'est aussi soutenir Tereos, Cristal Union et les grandes sucreries du nord du pays. Les politiques fiscale et agricole ne font donc qu'un.
En Belgique, ce raisonnement s'effondre. Notre pays n'a pas la capacité agricole pour produire son propre bioéthanol à grande échelle. Dès lors, défiscaliser l'E85 ici reviendrait à subventionner du carburant fabriqué en France ou en Allemagne sans aucun bénéfice direct pour l'agriculture belge. C'est pour ça que le SPF Finances n'a jamais voulu s'aligner. Sans réforme des accises, l'E85 serait taxé comme de l'essence ordinaire en Belgique et son prix grimperait autour de 2 euros/l. Ça n’a donc aucun intérêt.
La limite et une réforme ?
Admettons qu'une réforme des accises soit menée en Belgique et que l'E85 descende autour des 1,20 à 1,30 euro/l. L'affaire serait-elle pour autant réglée ? Pas tout à fait. Car l'éthanol a une densité énergétique inférieure à celle de l'essence : elle est d’environ 6,3 kWh/l, contre 8,9 kWh/l pour le SP95. Concrètement, un moteur brûle 20 à 30 % plus d'E85 pour fournir le même effort. Une voiture consommant 7 l/100 km à l'essence atteindra entre 8,8 et 9,1 l/100 km en E85. Ça change le calcul et c'est souvent sous-estimé par les candidats.
En France, l'opération reste très avantageuse malgré tout : à 0,80 euro/l, le coût aux 100 km avec 25 % de surconsommation tourne autour de 7 euros, contre environ 14 euros pour le SP95 à 2 euros/l. La surconsommation n'efface donc pas l'économie. Et ce serait aussi le cas en Belgique. À 1,20 ou 1,30 euro/litre d’E85, l'économie aux 100 km oscillerait entre 15 et 22 % par rapport au SP95. Un boîtier de conversion pourrait s'amortir en deux à trois ans pour un conducteur parcourant 15.000 km par an. Cela dit, l’équilibre est fragile, car 1,40 euro/l, l'avantage pour l’automobiliste tombe sous les 10 %...
Notre ministre de la Mobilité le sait assurément. Sa prudence n'est pas que rhétorique, elle est aussi arithmétique. L'E85 pourrait aussi avoir un rôle à jouer dans la transition en Belgique. Mais à la condition d’une réforme fiscale ambitieuse et du développement d’une filière nationale.
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